Lorsque l’on est responsable du mécénat dans une entreprise, on veut lire des projets construits, qui seront bien pilotés et correctement évalués.
On attend des indicateurs clairs, des reportings réguliers, des équipes réactives et une capacité à rendre compte de l’utilisation des fonds.
Lorsque l’on est une association, d’autant plus dans un contexte de crise économique, on s’interroge aussi sur sa pérennité, sa capacité à changer d’échelle, à se digitaliser, à prendre le train de l’IA, à mutualiser certaines fonctions ou à mieux structurer son modèle.
Or ce sont précisément ces moyens-là qui permettent ensuite de porter des projets solides, bien pilotés et évalués.
Mais une partie de ces exigences repose sur des coûts qui doivent être financés, et que peu de mécènes acceptent ou arrivent à prendre en charge.
Un angle mort persistant du mécénat
C’est l’un des grands angles morts du mécénat : les frais de fonctionnement de l’association elle-même.
Pas les frais de gestion directement rattachés à un projet.
Mais ce qui permet à la structure de tenir, de se développer et de piloter son action dans la durée : les fonctions support, les outils, la gouvernance, la gestion financière, la communication institutionnelle ou les investissements structurants.
Selon le baromètre Admical 2024, seuls 25 % des mécènes allouent une part de leur budget à ces frais de fonctionnement.
Ce chiffre est révélateur.
Le blocage n’est pas juridique, puisqu’ils peuvent entrer dans le cadre du mécénat. Il est plutôt culturel.
Ces dépenses paraissent moins concrètes, moins directement liées à l’impact, et moins faciles à raconter en interne qu’un projet précis ayant permis de soutenir un nombre identifié de bénéficiaires.
Pourtant, sans structure solide, les projets eux-mêmes se fragilisent.
Les conséquences du sous-financement du fonctionnement
Une association qui craint pour sa trésorerie passe plus de temps à chercher des fonds qu’à consolider son action.
Elle n’a pas les moyens d’investir dans son équipe, ses outils, son pilotage ou sa gouvernance aura plus de mal à répondre aux exigences de ses bailleurs.
Et une association qui n’a pas le budget nécessaire pour ses fonctions support risque de porter une croissance qu’elle n’a pas les moyens d’absorber.
C’est là que le mécénat peut changer de dimension.
Financer les frais de fonctionnement, ce n’est pas financer « moins d’impact » mais accepter que l’impact repose aussi sur une infrastructure.
Ce que les mécènes peuvent faire concrètement
Pour une entreprise engagée ou une fondation, plusieurs options existent et sont complémentaires :
1️⃣ Allouer une part du budget mécénat à ces frais, par exemple entre 10 et 30 %, selon les situations et la taille des structures soutenues.
Cela peut se faire avec une association avec laquelle l’entreprise s’engage sur le long terme, lorsque la relation de confiance est déjà installée.
Ou bien relever d’une posture de principe sur certaines causes prioritaires, en considérant que soutenir la solidité des structures qui les portent fait partie intégrante de l’engagement.
2️⃣ Doter des organisations qui accompagnent elles-mêmes les associations sur leurs enjeux de structuration, de digitalisation, de mutualisation ou de transformation.
Dans ce cas, le mécénat ne soutient pas seulement un porteur de projets en particulier, mais contribue plus largement à renforcer les capacités du secteur associatif.
3️⃣ Mobiliser du mécénat de compétences avec un point de vigilance important : ce renfort ne doit pas remplacer durablement des ressources dont l’association aura besoin en continu, et qu’elle devrait pouvoir maîtriser elle-même.
4️⃣ Recourir au don en nature, qui peut aussi jouer un rôle, par exemple lorsqu’une entreprise met des locaux à disposition et réduit ainsi une partie des frais de fonctionnement.
Une vigilance nécessaire sur la dépendance
Ce type de soutien demande toutefois une attention particulière.
Il ne doit créer ni dépendance excessive, ni fragilisation de la structure à la fin du partenariat, pas plus qu’il ne doit devenir une forme d’exclusivité implicite.
Soutenir les frais de fonctionnement ne signifie pas financer sans cadre. Au contraire, c’est regarder ce que cette prise en charge produit réellement pour l’association.
- Lui donne-t-il de la visibilité ?
- Renforce-t-il ses capacités internes ?
- L’aide-t-il à se développer sans se fragiliser ?
- Evite-t-il de la rendre trop dépendante d’un seul mécène ?
C’est à ces conditions que contribuer au fonctionnement d’une association devient un véritable levier de consolidation.
Faire évoluer le récit interne du mécénat
Décider d’orienter une partie de son mécénat vers les frais de fonctionnement implique aussi de sortir d’une logique centrée uniquement sur les projets visibles ou innovants. Les délégués généraux de fondation ou directeur mécénat en sont très souvent convaincus, les blocages peuvent venir de la hiérarchie, ou de la gouvernance de la fondation ou de l’entreprise qui est moins aguerrie au sujet.
Faire bouger les lignes demande de faire évoluer le récit interne.
- Raconter la solidité de l’association
- Son changement d’échelle, son essaimage
- Sa capacité à accompagner davantage de bénéficiaires, à avoir plus d’impact
- Sa possibilité de se projeter
- La qualité du partenariat construit dans le temps
- L’engagement des collaborateurs de l’entreprise, lorsqu’ils mettent leurs compétences, leur temps ou leur réseau au service d’un besoin structurant
Ce récit est moins immédiat, mais il peut être plus juste et plus fort, parce qu’il est connecté aux vrais besoins des associations.
Des frais de fonctionnement aux dons non fléchés
Le financement de ces frais rejoint une autre question sensible : celle des dons non fléchés.
Dans une relation de confiance, contribuer au fonctionnement d’une structure peut conduire à lui laisser davantage de latitude pour affecter les fonds là où elle sait mieux que personne que c’est nécessaire, voire vital.
Cela n’exclut ni suivi, ni dialogue, ni transparence.
Mais cela repose sur une conviction forte : soutenir réellement une association ne consiste pas seulement à la doter pour ce qu’elle fait.
C’est aussi financer ce qui lui permet de bien le faire, durablement.
Qu’est-ce qui, selon vous, bloque encore la prise en charge d’une partie des frais de fonctionnement des associations ? Je lirai avec intérêt vos retours d’expérience.
